Dans la recherche multiple de Michèle Battut, je crois discerner une constante : Elle tente d'approcher l'objet au plus près. Les choses la fascinent par leur présence et c'est cette présence têtue, obsédante qu'elle veut capter par sa toile.
II y a quelques années, des artistes, aux États-Unis et ailleurs, s'étaient avisés de prendre l'objet où il était, avec les mains, et de le transporter, tout nu, tout cru, dans l'œuvre : mais c'était pour le détruire : Michèle Battut, en ne voulant que le peindre, lui donne, au contraire, une étrange puissance affirmative ; elle le cerne de ses lignes très sûres, soucieuse de le donner à voir, dans son apparence sensible et de faire pressentir son architecture secrète.


Mais, malgré la patiente soumission du peintre au visible, on ne saurait parler ici de réalisme : il ne s'agit pas de proposer ce pistolet ou ce plat comme une forme enlevée passivement sur un fond mais de nous l'imposer comme une apparition dont la seule existence suffit à transformer tout son environnement plastique, tel cet œuf, tout seul, en haut et à gauche du tableau, qui traîne à lui toute la toile, comme une main qui tire une nappe, sans quitter pourtant sa coquille d'inertie.


Parce qu'elle a choisi de jouer le jeu, de n'utiliser que son pinceau pour rendre la troublante matérialité des choses, Michèle Battut s'efforce - avec succès – d'en manifester l'énergie latente soit en insistant sur la pesanteur d'un pistolet, soit, dans le même tableau et dans une unité contrastée, en communiquant à des œufs une manière d'envol figé comme si, dans cette nature morte, la vie affleurait sourdement la surface des corps.


C'est ce qui la conduit dans ces dernières toiles à donner à ceux-ci un statut ambigu où l'organique et l'inorganique se pénètrent : cette statue renversée, mutilée est-elle femme ? Cette femme de marbre qui semble se tordre de souffrance est-elle statue ? Ce corps ensorcelé impose sa présence dans la mesure même où il inquiète, où nous ne savons si l'on nous fait les témoins, abruptement, d'une métamorphose en cours ou si la vie hante l'inertie et l'inertie la vie, mélange instable et comme dit Breton de la beauté, « explosant-fixe » et qui dure pourtant.


II faut suivre avec le plus grand intérêt l'entreprise de Michèle Battut, où se reflètent, s'unissent et parfois se combattent, tous les courants qui, après la tyrannie de l'abstrait cherchent à rendre le monde à la peinture.

Jean-Paul Sartre,
Philosophe et écrivain